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Vie et mort d’un laboratoire de la citoyenneté

19 mai 2008 · 8 commentaires

La disparition d’une association sportive de prévention dans le 20ème arrondissement creuse encore l’inégalité des chances entre les jeunes des quartiers de Paris.

Le stade au bord du périph’

31 août 2007, stade de la Porte de Bagnolet à Paris. Des chasubles rouges, vertes, ou or enfilées sur leurs maillots, 18 équipes de footballeurs et de footballeuses se forment peu à peu par affinités ou, comme les pros, selon les qualités techniques de chacun. Leurs noms : Madrid, Ajax, Marseille, Paris, Milan ou Manchester…

200 enfants de 8 à 19 ans qui viennent de toutes les “cités” du 20ème arrondissement de la capitale : St Blaise, Fougères, Belleville, et de Python-Duvernois, accolée au stade. D’autres arrivent des 10ème, 11ème, 18 et 19ème, et même des communes limitrophes de Montreuil, Romainville, Les Lilas. Ils sont issus de milieux sociaux dits “fragiles”. Beaucoup ne partent pas en vacances. Mais ce vendredi, comme chaque été des vacances scolaires, ils se retrouvent grâce aux tournois de l’association CAJ-Promosport.

David et Goliath

Sur le stade de la porte de Bagnolet (Paris, 20e), les mêmes buts aux filets troués que les trentenaires du quartier, qui les encouragent, ont usé avant eux. Les matchs s’enchaînent dans une ambiance de kermesse. Aucune agressivité sur le terrain, ni parmi les supporters. Des parents venus en renfort, vont distribuer sandwichs et boissons aux joueurs pour le déjeuner. Les enfants le savent : même les perdants auront droit à une coupe argentée pour les récompenser de leurs efforts. Une coupe, des boissons et une barre de chocolat… la défaite prend un petit goût sucré.

Ensemble sous les mêmes couleursC’est une vraie réussite. On rêverait d’arriver à un tel résultat au bout de quinze ans de travail sur d’autres quartiers“, me souffle un ami éducateur de rue. Et c’est vrai que les jeunes ont l’air fiers et heureux d’être ensemble. Pourtant, lui et moi savons que ce tournoi est le dernier du genre : en janvier 2007, la direction de la Jeunesse et des sports (DJS), gestionnaire des équipements sportifs de Paris, a supprimé le stade de la Porte de Bagnolet de la liste des sites concernés par leur marché “Centres Sports Découvertes”, à destination des quartiers “sensibles”.

Une absurdité, d’autant plus que l’Etat et la municipalité ont inscrit ce quartier dans le dispositif “politique de la Ville”, et ce deux mois plus tôt.

Je suis en colère, révoltée en songeant à ces vingt années de travail de prévention et de lutte contre l’exclusion anéantis d’un coup de crayon. Et triste pour tous ces enfants que l’on renvoie hanter les halls d’immeubles.

Je m’appelle Saliha, je suis mère de deux enfants, fille de kabyles immigrés des années 60. Ce quartier est le mien depuis ma naissance. Ici, tout le monde le sait, je ne suis pas du genre à laisser passer une injustice.

Dès le printemps 2007, j’entreprends donc d’éclaircir cette affaire. Après avoir consulté les documents publics et m’être assurée que notre stade a bel et bien disparu de la liste des attributions de marchés, j’interroge les habitants du quartier. Personne n’est au courant de la nouvelle. Pas même la mairie du 20ème, qui a perdu toute autorité sur la gestion de ses équipements sportifs, devenue le pré-carré de la DJS. Chez Promosport, on m’apprend que les subventions sont réduites chaque année depuis 2004.

Le bonheur

24.000 participants toute l’année
C’est un laboratoire de la citoyenneté et de la mixité sociale que l’on assassine. Il suffit de constater le travail réalisé par cette association depuis son arrivée à la fin des années 80.

Quand j’avais 15 ans, le stade de la Porte de Bagnolet était un lieu notoirement “non autorisé” pour les jeunes de Python-Duvernois, tandis que les équipements, surtout les courts de tennis, étaient utilisés par des clients venus des quartiers aisés, et même par des américains ou des australiens de passage. A cette époque le stade était régulièrement victime d’intrusions nocturnes, de tapages et de dégradations. Il ne remplissait plus son rôle de proximité : les employés et les équipements en subissaient les injustes conséquences.

C’est dans ce contexte qu’est arrivée CAJ-Promosport. Or l’ambition de son fondateur Guy Pouillet (aujourd’hui disparu) et de son successeur, Maurice Fuseau, était précisément de lutter contre ce “mal de vivre” des grands ensembles et les problèmes liés au désœuvrement des jeunes : toxicomanie, délinquance et autres violences urbaines. Dès le début, toutes les activités sportives étaient offertes gratuitement grâce aux aides du Conseil général, de la Préfecture et de la Mairie de Paris, des organismes sociaux (CAF) et du Fonds social européen. En 2007, avec plus de 24 000 participants toute l’année, la méthode avait prouvé son efficacité.

Remontée, je rédige une première pétition de soutien en avril 2007 qui recueille plus de 400 signatures en quelques jours. Puis je la remets à Promosport, qui en adresse copie à la DJS. Je crois alors naïvement que le résultat de cette consultation amènera l’administration à réviser sa décision.

Mais en juillet 2007, la sous-direction à l’action sportive de la DJS me répond par courrier : “Une nouvelle filière d’action sportive de proximité a été créée en 2005“, m’annonce le sous-directeur de l’administration générale et de l’équipement, Bruno Gibert. Il n’y aura plus d’association ni d’éducateurs sur le terrain, et le personnel affecté par la DJS sur notre stade ne sera pas renforcé, avec toujours “un éducateur et quatre opérateurs sportifs affectés pour des actions en régie directe”.

En clair, il ne nous reste plus que quatre “OAPS”, des fonctionnaires de catégorie C n’ayant pas de qualification dans l’organisation de manifestations, et un seul éducateur. Nous perdons les huit animateurs-éducateurs et les cinq ou six bénévoles de l’association. Au passage, le responsable m’informe que “des activités sont proposées par d’autres associations sur d’autres sites” : l’administration nous propose, pour conserver le même service, de nous rendre dans un quartier voisin. Et pourquoi pas à l’autre bout de Paris ? Puisque CAJ-Promosport poursuivra ses activités “dans le 12e et le 13e arrondissement“.

La victoire partagée

Le problème est il budgétaire ? “La part du budget municipal consacrée à ces marchés est de 285.347 euros pour le seul 20ème arrondissement“, poursuit Bruno Gibert. Les 12.900 euros alloués en 2006-2007 à Promosport pour ses activités sur ce stade, ne représentaient donc que 4,2 % de ce montant. Or les budgets existent : ainsi, pour l’année prochaine, une nouvelle activité appelée “challenge ballon d’été” sera créée et dotée de 15.500 euros de subvention.

“C’est triste l’indifférence”
Que peut faire la DJS, avec trois fois moins de personnel et quasiment aucun moyen ? Je le découvre le 7 mars 2008. En pleine campagne municipale, la DJS m’invite, en tant que présidente de l’association de quartier “Tous Témoins”, à assister à un premier tournoi de football sans Promosport, en compagnie d’autres représentants d’associations locales. La raison avouée : me faire constater l’efficacité du nouveau dispositif.

Madrid rencontre ManchesterC’est le dernier jour des vacances de février. Le tournoi débute à 13h30, sans collation sur place. Dès mon arrivée, je suis frappée par la vue de cet immense stade quasiment vide. Les spectateurs sont rares.

Au loin, sur la ligne de touche, une table avec un jury composé de fonctionnaires OAPS. Il y a là à peine une centaine de jeunes qui joueront à guichet fermé puisque cette rencontre n’a pas été annoncée. Quelques enfants du quartier informés par le bouche-à-oreille sont priés de s’inscrire par équipes constituées. Les joueurs isolés restent sur la touche ou quittent le stade dans l’indifférence. Personne pour les réconforter.

Dans le silence, les groupes d’enfants attendent qu’on les appelle pour jouer. Les perdants repartent du stade avec un lot de porte-clés à l’insigne de la Mairie de Paris. A 17h, tout est terminé, pas de cérémonie de remise de coupes pour les vainqueurs. “C’était mal organisé, commentent plus tard des enfants interrogés. “en plus c’était triste comme ambiance.” Les jeunes sont dépités : un seul tournoi sur deux semaines de vacances. L’année précédente, il y en avait un chaque vendredi, mais aussi des mini-tournois d’entraînement tous les jours.

Désormais, quasiment plus rien ne se passe sur notre stade. Durant les vacances, les jeunes traînent à nouveau au pied des immeubles. Parfois ils improvisent des barbecues, le plus souvent ils s’ennuient. Pendant les municipales, Bertrand Delanoë est venu à “La Bellevilloise” pour une rencontre politique. Sous l’œil des caméras de la chaîne Arte, une habitante de mon quartier lui a posé la question de l’avenir de ce site, de Promosport, et des enfants : “Je ne sais rien de ce dossier, lui a-t-il répondu. Il est possible qu’il y a eu une erreur de faite. Je m’en informerai auprès de mon cabinet.”

Saliha IKNI, citoyenne-reporter / Tatiana KALOUGUINE, journaliste

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Catégorie(s) : Au quotidien · Citoyenneté · Paris · Solidarités · Sport · Vie associative · Vie de quartier · association · témoignages

8 réponses pour le moment ↓

  • 1 Xvier FLORIAN // 19 mai 2008 à 16:48

    Le comportement de la DJS est, dans ce cas précis, absurde et honteux.
    Pourquoi arrêté ou modifier un dispositif qui fonctionne, répond à un véritable besoin et donne satisfaction aux enfants et aux familles (les usagers, pour parler comme l’administration) ?
    Des mauvaises langues disent que c’est parce que Promosport est une association créée à l’origine par Didier Bariani (UDF, donc à droite, à l’époque). Il s’agirait d’une bête histoire politicienne, en somme.
    la meilleure façon que Delanoë a de leur donner tort et de les faire taire est de remettre ces activités en route sans attendre.

  • 2 zahra // 19 mai 2008 à 20:07

    Je suis habitante du quartier et scandalisée par cette suppression. Beaucoup de jeunes avec qui je discute ne vont plus au stade parce que désormais c’est mal organisé selon eux.
    Je te soutien totalement dans ton combat Saliah.

  • 3 Gilles Misrahi // 19 mai 2008 à 20:35

    J’ai beaucoup appris au contact de personnes très différentes de moi, dans bien des domaines, sur un terrain et dans des clubs de football.

    J’ai appris à respecter et à construire grâce aux échanges formidables qui naissent dans ce cadre.

    Quand je lis l’histoire de cette association et ce qui est en train de lui arriver, je pense qu’on ne parler que d’injustice grave.

    Les règlements de compte entre Bariani et Delanoé sont-ils vraiment plus importants que l’avenir de nos enfants ?

    Je connais bien ce terrain, j’y ai joué. Je connais aussi Paris de l’autre coté du périphérique.

    Ce n’est pas le cas de tous les enfants qui utilise cet équipement.

    Pour 10 000 € par an, ils sont un peu plus près, un peu plus heureux, ils parlent, ils jouent … Va t-on leur enlever ça ?

    Ca questionne beaucoup sur notre société.

  • 4 Naomi SADENG // 20 mai 2008 à 21:05

    Chère Saliha, comment ne pas te remercier une fois de plus d’avoir mis au grand jour cette scandaleuse histoire et d’avoir alerté les habitants, les familles, la DJS, les élus locaux et parisiens sur cette odieuse meprise ? La disparition de Promosport à la Porte de Bagnolet et des services rendus - répondant aux attentes des familles - est un non sens. En tant que Parent et élue du 20e arrondissement, je reste solidaire de ton audace et ta détermination à aller jusqu’aubout , afin que justice soit rendue à l’ensemble des habitants de la Porte de Bagnolet et de ses riverains. La seule réponse qui s’impose face à cette injustice criante est , de mon point de vue, le retour sans délais de Promosport dans ce site avec les services fort appréciés des riverains. Les habitants ne devraient en aucun cas être les otages de manoeuvres et tactiques politiciennes. Je compte sur la diligence du Maire de Paris pour que cette affaire connaisse un heureux dénouement .
    Naomi SADENG

  • 5 SALIHA // 26 septembre 2008 à 15:33

    26 septembre 2008

    L’été sur le stade a été désertique !

    La Direction Jeunesse et Sport, après avoir durant la campagne municipale fait mine de tenir ses promesses en orchestrant de fausses manifestations sportives, ne prend même plus la peine de faire semblant d’organiser les activités à destination des enfants de mon quartier.

    Qu’importe !…Nous restons mobilisés et attentifs, et nous saurons donner toute la publicité qu’elle mérite à l’incurie de ces responsables publics arrogants et sourds !

    Saliha

  • 6 de Saint Martin // 1 octobre 2009 à 14:21

    En tant que Parent, ancienne correspondante de presse et ancienne conseillère municipale d’une petite commune rurale et touristique du nord-Finistère, je m’associe pleinement à votre indignation.

    Hélas, ce dédain ne concerne pas que les installations sportives mais, davantage encore, les pratiques culturelles. A ma grande surprise, le service de protection de l’enfance du Finistère considère par exemple que les enfants placés dans des familles d’accueil doivent renoncer au latin, à l’éducation musicale et même à l’adhésion au club de basket situé sur le territoire de la commune où l’enfant est placé. L’argument étant “le rythme de l’enfant” qui bénéficiera en revanche d’une télévision dans sa chambre pour regarder “Secret story” et d’un billet pour aller voir le parc d’attraction “La récré des trois curés”. En insistant un peu, on pourra obtenir une incription à la chorale du collège et à l’UNSS le mercredi après-midi, étant donné que c’est gratuit, qu’il n’y a pas de véritable obligation d’assiduité et donc aucune incitation ni contrôle réel à exercer de la part des familles d’accueil dont je regrette de devoir préciser que le principal revenu et la principale activité, dans le cas présenté, proviennent de l’hébergement de ces enfants.

    En ce début d’année scolaire, faut-il se mobiliser pour participer aux assemblées générales des associations de parents d’élèves, de jeunes sportifs ou de futurs artistes, solliciter la presse locale, intervenir auprès des élus des collectivités ou des représentants des institutions, réaliser des blogs? En tout état de cause, il importe de ne pas renoncer à exiger les moyens nécessaires au maintien des activités éducatives, qu’elles soient scolaires ou extra-scolaires. La crise ne doit pas être un prétexte pour porter atteinte à cette solidarité essentielle qui passe par l’accessibilité de la culture et du sport au plus grand nombre.

    Malgré tout, il me semble qu’un consensus s’est très généralement établi en France sur ce sujet et que le combat ne se porte plus guère sur ce principe mais, sauf exceptions, sur ses modalités d’exercice. La presse locale rend chaque jour compte des apports et des difficultés de ce tissu associatif si important pour notre quotidien; défendons-là !

  • 7 SALIHA // 15 novembre 2009 à 15:40

    Je partage également votre indignation sur cette discrimination dont l’absurdité me laisse pantoise.

    Je connais mal la situation des familles d’accueil mais il semble que le bon sens dicterait plutôt d’encourager l’enrichissement culturel et sportif de l’enfant qui, à plus forte raison placé temporairement dans un environnement, a besoin d’expériences et de stimulations sociales qui lui permettent de se construire intellectuellement, voire de se renforcer malgré le déséquilibre” induit par sa situation particulière.

    OUI les associations de citoyens peuvent soulever ces questions puisqu’elles les vivent au quotidien. Leurs avis ne sont pas le fruit de piteux calculs statisticiens qui font chaque jour la preuve de leur incapacité à comprendre et gérer la REALITE.

    Je vous adresse toute ma solidarité et vous remercie de l’intérêt que vous avez manifesté pour notre histoire.

    Ne vous découragez pas de défendre votre idée parce qu’elle est généreuse et légitime.

    De même notre motivation ne faiblit pas parce que nos convictions vont dans le sens de plus de justice sociale.

    Bonne chance.

    Saliha, présidente de l’association “Tous Témoins”
    PARIS 20ème

  • 8 SALIHA // 27 janvier 2010 à 11:27

    L’acharnement continue !

    La Direction sportive de la Mairie de Paris EXPULSE l’asso CAJ-PROMOSPORT de leurs locaux du 12ème arrdt hébergés et loués à la Ligue de l’enseignement !

    Un local de quelques m², à peine 20 ! avec un poteau en plein milieu !! Inutilisable pour une activité quelconque !

    L’assos demande son relogement dans un local au loyer modeste….Refus des responsables qui menaçent de remettre en cause leurs “collaboration” avec PROMOSPORT s’ils n’obtempèrent pas !!
    En clair : Du balai ou on sucre les subventions !!!
    N’est ce pas merveilleux cette nouvelle marque d’attention au tissu associatif des quartiers en ZEP parisiens ?

    Emouvant !!!!

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